Du Mont du Temple à l’Esplanade des Mosquées : Un lieu Saint au cœur des tensions – Partie 2
De la domination britannique à nos jours : un lieu au cœur des conflits modernes
Située dans la vieille ville de Jérusalem, l’Esplanade des Mosquées (Al-Haram al-Sharif, le noble sanctuaire) est le troisième lieu saint de l’Islam après la Mecque et Médine. Elle abrite le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa, lieux d’où le prophète Muhammad aurait accompli son voyage nocturne. Pour les Juifs, il s’agit du Mont du Temple (Har HaBayit), sur lequel se trouvait le temple de Jérusalem, détruit en 586 avant notre ère par les Babyloniens, puis à nouveau en 70 par les Romains. Le mur occidental est le mur de soutènement de l’esplanade du temple. Seul vestige visible, il est le lieu le plus sacré du judaïsme.
Dans sa forme actuelle, cet espace ne s’étend que sur une quinzaine d’hectares. Il se trouve pourtant régulièrement au cœur de violents affrontements. Devenu un symbole fort du conflit israélo-palestinien, il cristallise les tensions en mêlant foi, pouvoir et conflits identitaires. Il s’agit d’un enjeu idéologique pour l’extrême droite israélienne. Celle-ci y multiplie les provocations depuis de nombreuses années. Elles se sont notamment intensifiées depuis la guerre à Gaza, qui a suivi l’attaque du Hamas en octobre 2023. Sa portée religieuse, politique et symbolique en fait l’un des lieux les plus contestés au monde. Il continue ainsi de diviser les communautés plutôt que de les rassembler.
Une première partie de cette restitution historique aborde l’histoire du lieu de l’époque biblique au début du mandat britannique. Pour en savoir plus, cliquez ici.
L’esplanade des mosquées aujourd’hui (C.C. Andrew Shiva, Wikicommons)
Sous le mandat britannique (1917-1948), une explosion de violence
À la fin de la Première Guerre mondiale, les Britanniques s’emparent de Jérusalem. Ils mettent ainsi fin à quatre siècles de domination ottomane. La Société des Nations place la Palestine sous mandat britannique. Les autorités mandataires choisissent de maintenir l’administration religieuse musulmane du sanctuaire. Le waqf continue ainsi de gérer les lieux saints islamiques. Les Britanniques, eux, assurent l’ordre public. Une montée du nationalisme marque cette période. Le mouvement sioniste se développe et encourage l’immigration juive en Palestine.
Dans le même temps, les revendications nationales arabes se multiplient. En choisissant de privilégier « les institutions religieuses au détriment des instances administratives, les nouveaux occupants ont enclenché une spirale incontrôlable ».[1] Dans ce contexte, les lieux saints de Jérusalem prennent une importance croissante, en particulier l’esplanade des Mosquées et le Mur occidental qui cristallisent les tensions entre communautés, les musulmans craignant une appropriation du sanctuaire par les sionistes, les juifs revendiquant une liberté de prière plus large. Déjà en 1920, les processions de Nabi Moussa donnent lieu à des affrontements armés. Ces affrontements opposent musulmans et juifs dans la Vieille Ville de Jérusalem. Sur ce sujet, nous vous invitons à consulter notre restitution sur le mandat britannique.[2]
En août 1929, les crispations autour de l’accès au Mur Occidental entraînent des manifestations et des émeutes qui causent, en quelques jours, près de 250 morts dans toute la Palestine. Ces affrontements révèlent que les questions religieuses sont désormais étroitement liées aux rivalités politiques et nationales. Sous le mandat britannique, l’Esplanade des Mosquées demeure un sanctuaire musulman. Elle devient également le symbole des tensions croissantes entre les Arabes musulmans et les Juifs en Palestine.
Juifs fuyant la vieille ville de Jérusalem, août 1929 American Colony (Jerusalem)
La période jordanienne (1948-1967)
À l’issue de la guerre de 1948 [3], liée à la création de l’État d’Israël, Jérusalem est divisée en deux : la partie est, incluant la Vieille ville et l’Esplanade des Mosquées, passe sous contrôle jordanien, tandis que la partie ouest passe sous contrôle israélien. La Jordanie devient responsable de la gestion du site ; le waqf islamique demeure en place et continue de l’administrer. Dès octobre 1948, le roi de Transjordanie, Abdallah Ier [4], cherche à légitimer l’annexion des territoires palestiniens. Le 1er décembre 1948, le congrès de Jéricho, réunissant diverses délégations palestiniennes et jordaniennes, officialise l’annexion de la Cisjordanie et de Jérusalem-est. Abdallah Ier est couronné « roi de Jérusalem par l’évêque copte le 15 novembre 1948, puis reçoit le titre de roi de toute la Palestine » [5].
Pour autant, de nombreux nationalistes palestiniens rejettent sa politique d’unification et, surtout, son choix de délaisser Jérusalem au profit d’Amman, capitale du royaume hachémite. Le 20 juillet 1951, l’un d’entre eux assassine Abdallah alors qu’il visite la mosquée d’al-Aqsa. Son successeur, le roi Hussein (1952-1999), investit dans l’entretien et la restauration du site. Il cherche ainsi à affirmer son rôle de protecteur des lieux saints musulmans.
Roi Abdallah 1er visitant le dôme du rocher, 1948 – Wikicommons
Une séparation politique et géographique de la Ville Sainte marque cette période. Cette division se fige, mais demeure instable, ce qui exacerbe les tensions. Cette division est figée, mais demeure instable, ce qui exacerbe les tensions. Les autorités jordaniennes interdisent notamment aux Juifs d’accéder au Mur Occidental.
Depuis 1967, un lieu sacré au cœur du conflit israélo-palestinien
En juin 1967, lors de la guerre des Six Jours, Israël conquiert Jérusalem-Est et la vieille ville. Pour la première fois depuis 1948, les Juifs peuvent accéder au Mur des Lamentations. Pendant quelques heures, un drapeau israélien est hissé sur le Dôme du Rocher et sur la mosquée d’al-Aqsa. Certains radicaux, comme Shlomo Goren, figure majeure du sionisme religieux [6], appellent même à détruire les lieux saints musulmans. Ils voulaient ainsi laisser la place à un nouveau sanctuaire juif.
Le ministre de la Défense israélien, Moshe Dayan [7], s’y oppose. Il fait retirer les drapeaux israéliens et décide de maintenir le statu quo [8]. Selon cet arrangement, le waqf jordanien continue de gérer l’Esplanade des Mosquées, tandis qu’Israël assure la sécurité extérieure et le contrôle général des accès. Les musulmans conservent le droit d’y prier. Les non-musulmans peuvent visiter le site selon des modalités fixées par les autorités, mais sans y prier.

From left, General Uzi Narkiss, Defense Minister Moshe Dayan, and Chief of Staff Lt. General Yitzhak Rabin in the Old City of Jerusalem after its fall to Israeli forces. Ilan Bruner (אילן ברונר)
Quelques jours après la prise de Jérusalem, dans la nuit du 10 au 11 juin, des centaines d’habitants du quartier maghrébin qui borde l’esplanade des mosquées et le mur occidental sont expulsés de force. Leurs maisons sont rasées pour aménager une grande place devant le mur. En quelques heures, la quasi-totalité d’un quartier vieux de plusieurs siècles disparaît. Ce quartier était un lien indéfectible entre le Maghreb et la Ville Sainte. « Cette histoire est méconnue, mal connue, mais elle n’est pas inconnue : elle existe, elle ne peut pas être oblitérée. Elle existe par les souvenirs individuels et familiaux, par les empreintes toponymiques qu’elle a laissées aux alentours du quartier maghrébin, mais aussi par les crises qui, épisodiquement, réactivent le traumatisme originel, comme autant de retours du refoulé. ».[9]
« L’hypersensibilité du lieu a été attisée de 1967 à 1969 par son réaménagement et sa complète réaffectation : les autorités israéliennes ont expulsé la présence palestinienne et son patrimoine bâti pour la remplacer par une présence juive exclusive. Puis l’afflux continu de fidèles sur ce parvis a conféré aux pratiques religieuses juives et nationales israéliennes une grande visibilité qui, paradoxalement, perpétue, en négatif, le souvenir de la perte au sein de la communauté palestinienne. ».[10]
Le quartier maghrébin vers 1930, Library of Congress
Image de la destruction du Quartier Maghrébin après la Guerre de 6 jours (Revealing of the Western Wall יהודה גרינברג Pikiwiki Israel)
L’incendie de 1969
Le 21 août 1969, un incendie endommage sérieusement la mosquée al-Aqsa et détruit le célèbre minbar (chaire) de Saladin. L’incendie survient deux ans à peine après la guerre des Six Jours et la destruction du quartier musulman. Il provoque une vive émotion dans le monde musulman. Il marque aussi durablement les relations entre Israéliens et Palestiniens. L’enquête conclut rapidement à la culpabilité d’un fondamentaliste chrétien australien, Denis Michael Rohan. Il déclara avoir agi sur ordre divin afin d’accélérer le retour du Messie. Arrêté, jugé puis interné dans un hôpital psychiatrique, il est finalement expulsé quelques années plus tard.
Incendie de la Mosqué Al-Aqsa (photographe inconnu / reproduction Keystone France – Gamma Rapho)
Néanmoins, de nombreux Palestiniens considèrent qu’Israël porte une responsabilité directe dans l’incendie. Des rumeurs complotistes circulent d’ailleurs activement dès les jours qui suivent. Le responsable de l’incendie criminel est présenté comme un juif sioniste. Les autorités israéliennes sont quant à elles accusées d’avoir a minima retardé le travail des pompiers. Manifestations et appels à la grève poussent les Israéliens à bloquer l’accès à l’esplanade des Mosquées. Cela empêche ainsi la prière du vendredi dans le sanctuaire. Ces événements jouent un rôle considérable dans le rapprochement politique entre les pays musulmans. Ils contribuent également à l’internationalisation de la question de Jérusalem.
Face à la pression de nombreux États musulmans, le Conseil de l’ONU adopte la résolution 271 qui reconnaît « l’indignation universelle suscitée par cet acte de sacrilège dans l’un des sanctuaires les plus vénérés de l’humanité » tout en rappelant à Israël ses responsabilités de puissance occupante [42]. Ils contribuent également à la fondation de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) à Rabat en septembre 1969. Une vaste campagne de travaux lancée grâce à des financements provenant de nombreux pays musulmans se poursuit pendant plusieurs années. « Les autorités chargées de la restauration font alors des stigmates de l’événement un outil de sensibilisation aux enjeux contemporains. (…) L’événement imprime sa marque et fait désormais partie de l’identité du sanctuaire dont les acteurs, plus largement, organisent la mise en scène des traces de la conflictualité. (…) La catastrophe elle-même se trouve patrimonialisée. »[11]
Chaque événement touchant l’Esplanade des Mosquées est désormais suivi avec attention. Le site apparaît non seulement comme un territoire occupé, mais aussi comme un enjeu central du conflit israélo-palestinien. Il est à la fois symbole religieux, élément d’identité nationale et marqueur de la présence historique. Dès les années 1970, certains groupes religieux nationalistes juifs et chrétiens évangéliques se mobilisent. Ils militent pour une présence juive plus importante sur l’Esplanade des Mosquées. Parmi eux, une minorité souhaite même la reconstruction du temple. Ces positions suscitent une vive controverse, y compris au sein de la société israélienne et du judaïsme religieux. La plupart des gouvernements israéliens ont d’ailleurs officiellement maintenu le statu quo. Pour autant, elles suscitent de vives inquiétudes dans le monde musulman, qui les perçoit comme des menaces potentielles.
Chaque intrusion israélienne sur le site peut ainsi entraîner une crise majeure.
Au cours de l’été 2000, les autorités palestiniennes et israéliennes engagent des négociations en vue de la création d’un État palestinien. [12]. Le 28 septembre, Ariel Sharon [13] , chef du parti d’opposition Likoud, se rend sur l’esplanade des Mosquées. Sa visite exacerbe les colères palestiniennes. Les affrontements qui suivent contribuent au déclenchement de la Seconde Intifada (2000-2005).
Conclusion
Ainsi, depuis les années 2000, l’Esplanade des Mosquées est l’épicentre de tensions susceptibles de dégénérer à tout moment. Ces tensions prennent la forme de restrictions temporaires d’accès et d’affrontements entre les fidèles et les forces de sécurité. Elles portent aussi sur les fouilles archéologiques ou sur la rampe d’accès à l’Esplanade, dite « rampe des Maghrébins ». D’autres débats portent sur la prière des non-musulmans sur le site. Des intrusions de responsables politiques israéliens et de juifs ultra-orthodoxes s’y ajoutent également. « Tous ces épisodes, au-delà de leurs singularités, sont aussi les symptômes de ce passé qui ne passe pas. » [14].
Le statu quo demeure inchangé, mais plusieurs événements récents rappellent la fragilité de l’esplanade des Mosquées. Il s’agit notamment des événements de mai 2026 et des restrictions d’accès pendant le Ramadan. Il s’agit aussi des visites provocatrices de groupes sionistes, notamment d’Itamar Ben Gvir. Ce dernier est ministre israélien de la Sécurité nationale et dirigeant du parti d’extrême droite, ultranationaliste et suprémaciste, Otzma Yehudit. Ces éléments rappellent que l’esplanade des Mosquées demeure l’un des lieux les plus sensibles au monde. Elle est également une question centrale du conflit israélo-palestinien. Ce lieu sacré illustre parfaitement comment un espace religieux peut devenir un enjeu géopolitique majeur. Il concentre des identités, des mémoires et des revendications qui paraissent parfois irréconciliables.
Notes
[1] Lemire Vincent (dir), Jérusalem, Histoire d’une ville-monde, Champs Histoire, Flammarion, Paris, 2016, pp.368-369.
[2] Voir restitution historique précédente : « Jérusalem sous mandat britannique» (1917-1948)
[3] Guerre israélo-arabe de 1948-1949, appelé aussi guerre d’indépendance d’Israël.
[4] Abdullah bin al-Hussein (1882-1951) est émir de Transjordanie de 1921 à 1946, roi de Transjordanie (1946-1949) puis de Jordanie (1949-1951).
[5] Raphael Blanc-Leveque, « 1948 : une rivale pour Amman ? », Les Palestiniens, L’Histoire, collections 106, janvier-mars 2025.
[6] Shlomo Goren (1917-1994), fondateur et dirigeant du rabbinat de l’armée israélienne, il est successivement grand-rabbin de l’armée, de Tel-Aviv et enfin d’Israël jusqu’en 1983. Il cherche à imposer longtemps des groupes de prières sur l’esplanade des mosquées dans l’objectif de construire le Troisième Temple de Jérusalem.
[7] Moshe Dayan (1915-1981) est membre de la Haganah dès les années 30 puis commandant du front de Jérusalem en 1948. Il devient chef de l’état-major des Forces de défense israélienne (1953-1958) et occupe plusieurs postes ministériels de 1959 à 1979.
[8] Voir : Thomas Snégaroff, Vincent Lemire, Israël-Palestine, anatomie d’un conflit, France Inter, les Arènes, Paris, 2024.
[9] Voir : Lemire Vincent, Au pied du mur. Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem, 1187-1967, Paris, Seuil, 2022.
[10] Irène Salenson et Vincent Lemire, « La destruction du quartier des Maghrébins : entre histoire, urbanisme et archéologie (1967-2007) », Les Cahiers de l’Orient, 2018/2 N° 130, p.129-146.
[42] Voir : Resolution 271 (1969) / [adopted by the Security Council at its 1512th meeting], of 15 September 1969. https://digitallibrary.un.org/record/90768/?v=pdf&ln=fr
[11] Voir : Elsa Grugeon, « L’incendie de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem (1969) », In Situ. Au regard des sciences sociales [En ligne], 4 | 2024, mis en ligne le 16 février 2024.
[12] Sommet de Camp David II (juillet 2000) en présence de Bill Clinton, président des Etats-Unis, de Ehoud Barak, Premier ministre d’Israël et de Yasser Arafat, président de l’autorité palestinienne.
[13] Ariel Sharon (1928-2014) est membre de la jeunesse paramilitaire Gadna puis de la Haganah avant son intégration à Tsahal durant la guerre de 1948. Sa participation aux divers conflits israélo-arabes lui confère une grande popularité. En 1973, il prend part à la fondation de l’alliance politique de droite, le Likoud. Par la suite, il occupe divers postes ministériels avant d’être élu au poste de Premier ministre (2001-2006). La commission Kahane reconnaît sa part de responsabilité dans les massacres de réfugiés palestiniens dans les camps libanais Sabra et Chatila (1982). Malgré son soutien à la colonisation Juive notamment par les implantations agraires en Cisjordanie et à Gaza en tant que ministre de l’Agriculture, il décide en 2005 le retrait unilatéral israélien de la bande de Gaza et le démantèlement des colonies.
[14] Lemire Vincent, Au pied du mur. Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem, 1187-1967, Paris, Seuil, 2022.






Source Pharos