Du Mont du Temple à l’Esplanade des Mosquées : Un lieu Saint au cœur des tensions
Partie 1 (De l’époque biblique au mandat britannique)
Située dans la vieille ville de Jérusalem, l’Esplanade des Mosquées (Al-Haram al-Sharif, le noble sanctuaire) est le troisième lieu saint de l’islam après la Mecque et Médine. Elle abrite le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa, lieux d’où le prophète Muhammad aurait accompli son voyage nocturne. Pour les Juifs, il s’agit du Mont du Temple (Har HaBayit), sur lequel se trouvait le temple de Jérusalem, détruit en 586 avant notre ère par les Babyloniens, puis à nouveau en 70 par les Romains. Le mur occidental est le mur de soutènement de l’esplanade du temple. Seul vestige visible, il est le lieu le plus sacré du judaïsme.
Dans sa forme actuelle, cet espace ne s’étend que sur une quinzaine d’hectares. Il se trouve pourtant régulièrement au cœur de violents affrontements. Devenu un symbole fort du conflit israélo-palestinien, il cristallise les tensions en mêlant foi, pouvoir et conflits identitaires. Il s’agit d’un enjeu idéologique pour l’extrême droite israélienne. Celle-ci y multiplie les provocations depuis de nombreuses années. Elles se sont notamment intensifiées depuis la guerre à Gaza, qui a suivi l’attaque du Hamas en octobre 2023. Sa portée religieuse, politique et symbolique en fait l’un des lieux les plus contestés au monde. Il continue ainsi de diviser les communautés plutôt que de les rassembler.

Le Mont du Temple dans l’Antiquité
La tradition biblique et le Temple de Salomon
Le Mont du Temple est aujourd’hui appelé « Esplanade des Mosquées » par les musulmans. Son histoire remonte à plus de 3 000 ans. Selon certaines traditions juives, le Mont du Temple correspond au Mont Moriah mentionné dans la Bible. Ce serait le lieu où Abraham aurait accepté de sacrifier son fils Isaac (Genèse 22-2). [1] La scène aurait eu lieu sur le Rocher de la Fondation, socle du Saint des Saints et carrefour spirituel entre la terre et le ciel. De nombreuses traditions l’identifient au centre de l’actuel Dôme du Rocher d’où le prophète Muhammad se serait élevé.
Le Rocher de la Fondation, Carl Haag, 1859
Il est également écrit que le roi David aurait acquis une aire de battage appartenant à Aurana, le Jébuséen. Et y aurait construit un autel dédié à Dieu (Samuel 2, 24 :18-25). Cet épisode établit ainsi les fondations du temple à venir.
Selon la Bible, le roi Salomon, fils du roi David, construit le Premier Temple (ou Temple de Salomon) au Xe siècle av. n.è.. Le Livre des Rois (1, 6-8) et le Livre des Chroniques (2, 3-5) décrivent ce premier édifice : « Alors Salomon commença à bâtir la Maison du Seigneur à Jérusalem, sur le mont Moriah, là où le Seigneur était apparu à David, son père, à l’emplacement que David avait préparé sur l’aire d’Aurana le Jébuséen ».[2] Il est présenté comme un édifice somptueux abritant l’Arche d’Alliance et servant de centre spirituel et politique du royaume de Judée.
D’après le Livre des Rois, le pharaon Sheshonq pille le Temple vers 930 av. n. è. : « Il s’empara des trésors de la maison du Seigneur et des trésors de la maison du roi ; il s’empara de tout ; il s’empara aussi de tous les boucliers d’or qu’avait faits Salomon. » [3] Sa destruction par les Babyloniens sous les ordres du roi néo-babylonien Nabuchodonosor II en 587 av. n. è. marque un tournant déterminant dans l’histoire du peuple juif.
Une partie de sa population, surtout les élites, part sous la contrainte en exil à Babylone. Le célèbre psaume 137 du Livre des Psaumes dans la Bible condense à lui seul les malheurs de l’exil, les promesses de retour et de restauration : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche ! Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne fais de Jérusalem le principal sujet de ma joie ! ».[4]
Le Second temple, cœur de la vie religieuse juive
La prise de Babylone par les Perses en 538 av. n.è., permet le retour d’exil. Les Juifs entreprennent alors la reconstruction du Temple. Les livres d’Esdras, d’Aggée et de Zacharie désignent Zorobabel [5], alors gouverneur de Judée, comme l’initiateur du projet. Il aurait initié la construction du Second Temple de Jérusalem.
Malgré des résistances de la population locale, le temple est certainement achevé dès la fin du VIe siècle av. n.è.. À l’époque hellénistique (IVe-IIe siècles av. n. è.), d’après le Siracide [6], le grand prêtre Simon entreprend des travaux de restauration et d’agrandissement au cours du IIe siècle. Aux alentours de 168 av. n. è. [7], Antiochos IV, roi séleucide, alors maître de la Judée, impose des sacrifices dédiés aux divinités grecques dans le Temple qu’il pille et interdit « certaines pratiques religieuses fondamentale comme la circoncision, l’observance du shabbat, les lois alimentaires, etc… ».[8]
Le Livre de Daniel et les Livres des Maccabées relatent la politique de persécution des Juifs que menait Antiochos IV. La fête de Hanoucca commémore la résistance des Maccabées et la restauration du culte juif dans le Second Temple [9]. Durant l’époque hasmonéenne (141-63 av. n. è.), le temple connaît quelques aménagements liés à la fortification du site. (Livre des Maccabées).
En 63 av. n.è., le consul romain Pompée s’empare de Jérusalem et de la Judée. Il tire profit du différend opposant Hyrcan II et Aristobule II, tous deux fils du roi Jannée. Ce différend porte sur la succession du royaume hasmonéen de Judée. Selon les sources, l’attitude de Pompée diffère. Certaines mettent en avant sa mansuétude. D’autres insistent sur l’ampleur des massacres et des pillages.
Antipater, gouverneur puis procurateur de Judée, ainsi que son fils Hérode le Grand, profitent du conflit fratricide. Hérode accède ainsi à la royauté de Judée en 37 av. n. è. « (…) Jérusalem connaît, sous son règne, une grande période de prospérité et un développement urbain inégalé dans son histoire (…) en (re)construisant palais et temple, Hérode se pose en nouveau Salomon et cherche par là à accroître sa légitimité royale ».[10] Son œuvre la plus marquante se trouve dans les travaux de restauration et d’agrandissement du Temple de Jérusalem, cœur de la ville religieuse juive, immortalisé par les récits de Flavius Josèphe dans La Guerre des Juifs, Livre VI :
« Partout revêtu de plaques d’or massif, le Temple brillait, aux premiers rayons du jour, d’un éclat si vif que les spectateurs devaient en détourner leurs regards comme des rayons du soleil. Pour les étrangers qui arrivaient à Jérusalem, il ressemblait de loin à une montagne couverte de neige, car là où il n’était pas doré, il apparaissait de la plus pure blancheur ».[11]
« Ville-temple jouissant d’un rayonnement dans toute la diaspora, Jérusalem est aussi, à cette époque, une ville de pèlerinage, à un point jamais atteint au cours de son histoire. Lors des trois grandes fêtes prescrivant de se rendre au temple, Pessah (Pâques), Shavu`ot (Pentecôte) et Sukkot (Fête des Tentes ou des Tabernacles), des milliers de pèlerins affluent à Jérusalem ».[12]
Maquette représentant Jérusalem et le second Temple au Ier siècle, musée d’Israël.
La destruction romaine, un traumatisme fondateur du judaïsme
Sa destruction par les Romains en 70, durant la guerre judéo-romaine de 66-73, constitue un traumatisme fondateur du judaïsme. Le temple est pillé, incendié, puis rasé. Quelques butins et trophées de guerre sont transportés jusqu’à Rome, à l’Arc de Titus.
Des soldats romains rapportant leur butin à Rome, dont les trésors du Temple après la première guerre de Judée, Arc de Titus érigé à Rome par son frère l’empereur Domitien en 81.
La destruction du Temple de Jérusalem, Francesco Hayez, 1867, Gallerie dekk’Accademia (Venise)
Après la destruction du Second Temple, l’empereur Hadrien (117-138 ap. J.-C.) réprime la révolte de Bar Kokhba (132-135). Il rebâtit ensuite Jérusalem sur le modèle des cités romaines et la nomme Aelia Capitolina.Au sujet du Mont du Temple, le pèlerin de Bordeaux évoque en 333 un temple en l’honneur de Jupiter. Ce temple aurait été « lui-même bâti là où il y eut le Temple que construisit Salomon ». Il mentionne aussi deux statues romaines : une statue équestre d’Hadrien et une autre d’Antonin le Pieux. Le pèlerin évoque également « une pierre trouée auprès de laquelle les juifs se lamentent en gémissant (…) ».[13] Le Kotel [14] aussi connu sous le nom de Mur Occidental, constitue le principal vestige du mur de soutènement du Second Temple et demeure encore aujourd’hui le lieu de prière le plus sacré pour les Juifs. Quatre jeûnes commémorent les destructions du Temple selon la tradition juive.
Mur occidental, Félix Bonfils, vers 1870,
Inscription : Jérusalem Mur où les Juifs vont pleurer
Femmes et hommes séparées au Mur occidental, Félix Bonflis, vers 1870
Inscription : Mur des Juifs un vendredi
Pour en savoir plus sur le projet « Mille et un visages de Jérusalem », consultez notre page dédiée.
De la domination byzantine aux conquêtes musulmanes
La Jérusalem byzantine
Au IVe siècle, l’empereur Constantin (306-337) fait de Jérusalem un centre du christianisme. Lieux saints, sanctuaires, églises et couvents s’y multiplient alors. Le cœur de cette Jérusalem chrétienne se tourne alors vers l’église du Saint-Sépulcre. Selon la tradition chrétienne, elle est édifiée sur les lieux de la Crucifixion (Golgotha) et de l’inhumation de Jésus-Christ. Chrétiens locaux, pèlerins et auteurs anciens semblent alors délaisser le Mont du Temple.
Pour en savoir plus, consultez notre restitution sur l’église du Saint-Sépulcre.[15]
Longtemps le site a été décrit comme délaissé, illustrant à la fois les prophéties du Christ et l’aveuglement du peuple juif. Cette perception erronée est reprise au moment des conquêtes arabes du VIIe siècle dont la chronologie exacte demeure assez floue. La présence du calife Omar [16] à Jérusalem, sa rencontre avec le patriarche Sophrone [17] ou encore sa visite de l’esplanade du temple jonchée de détritus sont en réalité des réécritures ou des réinterprétations tardives.[18] Des fouilles menées ces dernières années et la découverte d’objets de culte byzantins sur le mont du Temple [19] tendent à confirmer l’existence probable d’une église byzantine aux Ve ou VIe siècles, mentionnée par ailleurs par certains pèlerins du tout début du Moyen Âge [20].
Mosaïque représentant Jérusalem byzantine. Église Saint-Georges de Madaba Jordanie
Les conquêtes arabes et les constructions successives
Un premier lieu de culte est construit sur le Mont du Temple dès les premières années de la domination arabe. Arculfe, un pèlerin franc, mentionne vers 680 : « une maison de prière quadrangulaire, construite sans beaucoup de soin avec des planches dressées et de grandes poutres sur les restes de quelques ruines (..) cette maison (…) peut recevoir trois mille personnes ».[21] Cette première mosquée, peut-être plusieurs fois modifiée, est, semble-t-il, construite à l’emplacement actuel de la mosquée al-Aqsa dont la tradition musulmane attribue la construction au calife Omar ibn al-Khattab.
Le calife Abd al-Malik (685-705) fait ériger le Dôme du Rocher entre 687 et 691. Il s’agit de la première grande réalisation architecturale islamique dans la Ville Sainte visant à montrer la supériorité de l’islam sur le judaïsme et le christianisme. Aujourd’hui encore, il est « le bâtiment le plus emblématique de la présence musulmane à Jérusalem, voire de la ville dans son ensemble » [22].
Pour autant il ne s’agit ni d’une mosquée ni d’un mausolée, mais plutôt d’un sanctuaire dont la fonction précise est à la fois indéterminée et plurielle : islamisation d’un lieu de mémoire juif (Ligature d’Abraham, temples), outil de domination politique, mise en scène de l’histoire du Prophète Mohamed, réponses aux dogmes chrétiens sur la nature divine de Jésus-Christ [23] etc. Cet ensemble architectural mêle les arts byzantins, persans et musulmans. Son dôme et ses mosaïques ont été restaurés, reconstruits ou remplacés à plusieurs reprises au cours de son histoire.
Vue actuelle du Dôme du Rocher (C.C. Ludvig14, Wikicommons)
Façade nord-est du Dôme du Rocher (Andrew Shiva, Wikicommons)
La plupart des historiens considèrent aujourd’hui que les Omeyyades ont construit la mosquée al-Aqsa. Sa construction remonte au calife Abd al-Malik (685-705) ou à son fils Walid Ier (705-715). Le bâtiment est destiné à devenir la « Grande Mosquée » de Jérusalem. Il est sans doute achevé au début du VIIIe siècle. Il se situe à l’emplacement de mosquées successives, plus modestes.
Elle subit d’importantes destructions dès 713 ou 714. Elle est détruite à nouveau vers 748, à la suite de violents tremblements de terre. Le calife abbasside al-Mansur (754-775) reconstruit la mosquée en 758. De nouveaux séismes surviennent dans les années 770. Son fils et successeur, al-Mahdi, la restaure alors en 780. « Le tremblement de terre le plus dévastateur aura lieu en 1033, obligeant le calife fatimide al-Zahir à lancer une campagne de reconstruction en 1035, dont la mosquée actuelle est le plus direct témoignage » [24]. Par la suite, des mosquées plus modestes, ainsi que de petits oratoires ou édicules, sont construits à des époques diverses.
Vue de la mosquée al-Aqsa de nos jours
L’Haram Al Sharif, troisième lieu saint de l’Islam
Une multitude de traditions circulent dès les premiers temps de l’islam. Selon les cas, elles éclairent un verset du Coran, la vie du Prophète ou de ses premiers disciples. Elles portent aussi sur des notions juridiques et des règles ou obligations religieuses. Désignées par le terme hadith,[25] elles constituent un élément essentiel de la civilisation islamique. Il existe donc une importante pluralité d’approches théologiques ou juridiques au sein des traditions. Cette pluralité varie selon les écoles et les courants de pensée de l’islam. Les hadiths ont fait l’objet de nombreux débats au cours de l’histoire, afin de les collecter, de les classer, de les valider ou, au contraire, de les écarter.
La chaîne des garants ou des transmetteurs du hadith, l’isnad, reconstitue la circulation de l’information et la fiabilité des témoins, notamment leur rang. Cette chaîne a valeur d’authentification ou de recevabilité. « La sacralité de Jérusalem en islam, sous ses différents aspects, a émergé de cette manière foisonnante dont il est inutile d’interroger l’authenticité.» Elle est donc le résultat d’une construction longue et complexe.
Le Coran ne mentionne pas explicitement le nom de Jérusalem. Ce sont les traditions qui la rattachent à divers passages du texte sacré. Malgré tout, dès les débuts de l’islam, Jérusalem occupe une place importante dans la géographie sacrée de l’islam. Cette place s’intensifie vraiment à la fin du VIIe siècle. Cela coïncide avec la construction du Dôme du Rocher puis de la mosquée al-Aqsa. Un genre littéraire se développe alors : les Mérites spirituels de Jérusalem (Fada’il al-Quds). Si les plus anciens recueils conservés ne remontent qu’au XIe siècle, « l’étude des chaînes de transmission montre que leurs transmetteurs vivaient pour les plus anciennes d’entre elles, dans la première moitié du VIIIe siècle » [26].
Ainsi, les traditions reliant Jérusalem au voyage nocturne du Prophète (mira) ou relatant la conquête de la Ville Sainte par le calife Umar ne s’imposent que tardivement. Une tradition rapporte qu’avant de quitter Jérusalem, le prophète Mohamed aurait laissé l’empreinte de son pied sur une pierre. Cette pierre se trouve précisément dans le Dôme du Rocher. Les noms de Bayt al-Maqdis (La Maison Sainte), d’al-Qds (la Sainte) ou d’al-Haram al-Sharif (le Noble Sanctuaire) ne sont pas utilisés avant le IXe et Xe siècles.
Les Croisades et la reconquête musulmane
L’esplanade des mosquées du temps des croisés
En 1095, lors du concile de Clermont, le pape Urbain II lance le premier appel aux croisades. Il vise à libérer la Terre Sainte et à sécuriser la route des pèlerins. Cet appel répond à la conquête de la Syrie par les Turcs seldjoukides à partir de 1070. En 1099, les croisés prennent Jérusalem après un siège sanglant de plusieurs semaines (du 7 juin au 15 juillet). Des chroniqueurs médiévaux décrivent par ailleurs le massacre de la population musulmane et juive. Il s’agit notamment du témoignage du croisé Guillaume de Tyr et du musulman Ibn al-Qalanisi. La prise de Jérusalem marque le début de l’époque des États latins d’Orient.
Elle marque également la rechristianisation de la ville par les croisés. Ceux-ci s’inspirent des traditions bibliques et des identités byzantines. Malgré les destructions romaines et les prédictions du Christ, le Dôme du Rocher est assimilé au temple antique. Il est transformé en église sous le nom de « Templum Domini » (Temple du Seigneur). Il est alors considéré comme le lieu où Jésus-Christ fut circoncis et présenté à Dieu. Les chrétiens y présentent l’empreinte du pied du Christ, gravée dans la pierre, imitant la dévotion musulmane à Mohamed. Le Dôme du Rocher abrite alors une croix monumentale à son sommet. À l’intérieur, un chœur, un autel et un pavage en marbre sont aménagés.
Prise de Jérusalem, 15 juillet 1099, Emile Signon, 1847, château de Versailles
La grande mosquée al-Aqsa est, quant à elle, identifiée à la fois au Temple et le Palais de Salomon (Templum Salomonis et Palatium Salomoni). L’édifice, en partie détruit lors du siège de Jérusalem, devient une résidence royale à compter du début du XIe siècle. Au siècle suivant, Baudouin II de Jérusalem accorde une partie de la résidence royale à un nouvel ordre. Il s’agit de l’ordre des Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon (pauperes commilitones Christi Templique Salomonici). Cet ordre est fondé sous l’impulsion d’Hugues de Payns et de Godefroy de Saint-Omer. Son but est de sécuriser le voyage des pèlerins et de défendre les États latins d’Orient. L’ordre, devenu celui des templiers peut-être en raison du lieu de leur installation, réalise de nombreux travaux et réaménagements.
La Boule du Temple (sceau), vers 1168.
Dans la seconde moitié du XIIe siècle, ils élèvent une église dont il ne reste aucun vestige aujourd’hui. Les croisés réinterprètent ou transposent de nombreuses autres constructions musulmanes situées sur l’esplanade. C’est le cas des oratoires, des édicules, des petites mosquées ou des portes. La Porte Dorée [27]est la seule porte permettant l’accès direct à l’esplanade des mosquées. Une nouvelle tradition en fait la « Belle Porte » par laquelle Jésus-Christ serait passé le dimanche des Rameaux. Cette porte se trouvait auparavant à la Porte de Benjamin. [28] Elle est brièvement transformée en chapelle ou en petite église.
De Saladin aux ottomans
En 1187, Saladin, fondateur de la dynastie ayyoubide, reprend Jérusalem. Contrairement aux croisés, il mène une politique de tolérance relative envers les deux autres monothéismes. Les chrétiens, à l’exception des Latins, peuvent rester dans la Ville Sainte. Les juifs peuvent de nouveau y venir en pèlerinage ou s’y installer. Il mène une réislamisation rapide de la Ville Sainte. Celle-ci passe par la restauration immédiate du caractère islamique du site. Elle passe aussi par la création d’institutions pieuses perpétuelles appelées « waqf ». Ces institutions accueillent les pèlerins pauvres et installent des communautés religieuses. Elles créent aussi des écoles coraniques et juridiques, des hospices ou des dispensaires.
Au pied du mur occidental, le quartier des Maghrébins est, par exemple, consacré à l’accueil des pèlerins d’Afrique du Nord. Les revenus de terres situées à Ein Kerem le financent en partie. Ce village se trouve à quelques kilomètres à l’ouest de Jérusalem [29]. Les édifices religieux sont déchristianisés, purifiés et réislamisés, tandis que certains bâtiments conventuels [30] sont démantelés. Les pèlerinages et l’installation de musulmans sont encouragés. L’esplanade devient un symbole du renouveau politique et religieux de l’islam dans la région.
Le mur derrière le quartier des Maghrébins, 1917, Rown & Dawson
Sous les Mamelouks (1260-1517) puis les Ottomans (1517-1917), l’esplanade connaît plusieurs campagnes de restauration, d’embellissement et de construction : restauration de la coupole du Dôme du Rocher, édification de colonnades, de portiques, de minarets et de fontaines pour les ablutions, remplacement de nombreux revêtements décoratifs, amélioration des réseaux hydrauliques, etc. Le nombre de madrasas (écoles coraniques) augmente également considérablement et le site devient progressivement un centre d’enseignement islamique majeur, attirant de plus en plus de savants et de pèlerins du monde musulman. Malgré quelques tensions communautaires, le site connaît alors quatre siècles de stabilité relative.
Le waqf assure la gestion du sanctuaire et l’entretien des bâtiments. Il finance aussi les imams, les enseignants, les écoles religieuses et l’accueil des pèlerins. Au XIXe siècle, Jérusalem attire davantage. Voyageurs, commerçants, diplomates, pèlerins et savants viennent de plus en plus nombreux. L’Occident redécouvre la Terre Sainte. Les autorités ottomanes, prudentes, limitent les fouilles archéologiques à proximité du sanctuaire, afin d’éviter les tensions religieuses.
L’accès à l’esplanade des mosquées pour les pèlerins juifs et chrétiens est à la fois incertain et complexe. Il en va de même, plus largement, pour l’accès aux différents lieux saints. Les « variables contingentes (la personnalité du voyageur, son entregent, ses moyens financiers, le caractère du gouverneur en place) devaient jouer autant, sinon davantage, que les règlements officiels et l’identité confessionnelle stricte des pèlerins de passage ».[31] Les Juifs ont de nouveau le droit de prier au mur Occidentale, et il est en théorie interdit à tout non-musulman de prier sur l’esplanade des Mosquées ou d’entrer dans les différents sanctuaires.
Conclusion
De l’ère biblique à l’époque ottomane, de par sa position dominante et ses significations religieuses, le site a constamment été réinterprété par ses conquérants successifs, sans jamais effacer complètement les strates précédentes. Cette superposition de mémoires juives, chrétiennes et musulmanes fait de ce lieu un véritable laboratoire de pluralisme religieux, avant que les bouleversements du XXe siècle n’en fassent un symbole du conflit israélo-palestinien. Cette période sera abordée prochainement dans une nouvelle restitution historique.
Notes
[1] Aussi appelée Ligature d’Isaac.
[2] Livre des Chroniques, 2, chapitre 3, 1.
[3] Livre des rois, 1, chapitre 14, 25-26.
[4] Livre des Psaumes, Psaume 137, verset 5-6 (Psaume 136 de la Vulgate et de la Septante)
[5] Il est identifié comme le petit-fils du roi de Juda, Joachin.
[6] Le Siracide, chapitre 50. Siracide, Ecclésiastique ou Livre de Ben Sira le Sage est l’œuvre d’un érudit judéen du début du IIe siècle, Yeshoua Ben Sira.
[7] La chronologie des événements est incertaine.
[8] Lemire Vincent (dir), Jérusalem, Histoire d’une ville-monde, Champs Histoire, Flammarion, Paris, 2016, pp.65-66.
[9] La fête de Hannoucca est aussi liée au miracle de la fiole d’huile qui permet aux prêtres de faire bruler pendant huit jours le Chandelier du Temple.
[10] Lemire Vincent (dir), Jérusalem, Histoire d’une ville-monde, Champs Histoire, Flammarion, Paris, 2016, pp.75-77
[11] Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs, livre 6, Ier siècle.
[12] Lemire Vincent (dir), Jérusalem, Histoire d’une ville-monde, Champs Histoire, Flammarion, Paris, 2016, pp.79-80.
[13] Pèlerin de Bordeaux (333), Récits des premières pèlerins chrétiens au Proche-Orient (IVe-VIIe siècle), textes choisi, présentés, traduits et annotés par Pierre Maraval, Sagesses Chrétiennes, CERF, Paris, 1996, pp.30-31
[14] L’appellation « mur des Lamentations », communément employé, est un terme méprisant et judéophobe utilisé surtout par les pèlerins chrétiens dès le Moyen-âge. Il devient la principale désignation dans le courant du XIXe siècle.
[15] Voir restitution précédente : « l’Église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, Un lieu saint partagé ».
[16] Omar ibn al-Khattb (584-644).
[17] Sophrone de Jérusalem (vers 560 – vers 638), patriarche de Jérusalem de 634 à sa mort.
[18] Voir les chroniques de Théophane le Confesseur (759-818), saint des Églises catholique et orthodoxe.
[19] Haim Shaham, Zachi Devira, Gabriel Barkay, « Two Noteworthy Byzantine Weights from Jerusalem’s Temple Mount » in : Israel Numismatic Research, Vol.18, 2023, pp.141-152.
[20] Maraval Pierre, Lieux Saints et pèlerinages d’Orient, Histoire et géographie des origines à la conquête arabe, Biblis, CERF, CNRS Éditions, Paris, 2011.
[21] « Arculf », Récits des premières pèlerins chrétiens au Proche-Orient (IVe-VIIe siècle), textes choisis, présentés, traduits et annotés par Pierre Maraval, Sagesses Chrétiennes, CERF, Paris, 1996, pp.240-241.
[22] Jasmin Michael, Histoire de Jérusalem, PUF, Paris, 2023, pp.81-90.
[23] Une inscription à la base de la coupole rappelle la position de l’Islam sur l’unicité divine : « Dieu Un, Dieu le plein. Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré. Et il n’a comme équivalent, personne ». (Coran, CXII).
[24] Jasmin Michael, Histoire de Jérusalem, PUF, Paris, 2023, pp.81-90.
[25] « Traditions de Mohamed » ou « Traditions prophétiques ».
[26] Lemire Vincent (dir), Jérusalem, Histoire d’une ville-monde, Champs Histoire, Flammarion, Paris, 2016, pp.172-175.
[27] Appelée aussi Porte de la Miséricorde ou Porte de la Vie éternelle.
[28] Appelée en fonction des périodes et des communautés : Porte des Lions, des Tribus, de Josaphat ou de Saint-Etienne.
[29] Voir : Lemire Vincent, Au pied du mur. Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem, 1187-1967, Paris, Seuil, 2022.
[30] Bâtiments appartenant à un ordre religieux : dortoir, cellules, salle capitulaire, réfectoire, salle de travail, etc.
[31] Lemire Vincent (dir), Jérusalem, Histoire d’une ville-monde, Champs Histoire, Flammarion, Paris, 2016, pp.311-312.
















Source Pharos