LE KEFFIEH ET LE DRAPEAU PALESTINIEN
Introduction
Ces derniers mois, de nombreux posts remettant en cause des pans de l’histoire palestinienne ont envahi les réseaux sociaux, principalement diffusés par des sympathisants de la droite et de l’extrême droite israélienne et quelques sionistes radicaux. Partagés, republiés, commentés, ces propos participent activement à l’invisibilisation de la mémoire collective palestinienne en la plaçant de manière systématique au miroir de l’histoire israélienne, insinuant ainsi que l’histoire palestinienne serait née avec la création de l’État d’Israël en 1948. Le mythe d’« une terre sans peuple »[1] rejoignant celui d’« un peuple sans histoire ». Cette invisibilisation se manifeste à travers plusieurs mécanismes systémiques : effacement et réécriture de l’histoire, contrôle du discours médiatique et académique, répression, appropriation et dénaturation du patrimoine palestinien, etc. Faire de l’histoire à partir de ces deux objets symboliques que sont devenus le keffieh et le drapeau palestinien, et dont la portée s’est sans nul doute renforcée avec le conflit israélo-palestinien, c’est rendre justice à deux incarnations de l’histoire, de l’identité et de la résistance du peuple palestinien.
Le keffieh
Le keffieh, coiffe en coton traditionnelle, maintenu par un agal (iqal), un cerceau noir entourant la tête, est porté depuis des siècles par les paysans et les bédouins pour se protéger du soleil, du vent et du sable. On en trouve des variantes aux couleurs et motifs variés appelées ghutra, shemagh ou muzzar dans de nombreux pays du Moyen-Orient et de la péninsule arabique. En Palestine ottomane, le keffieh noir et blanc était la coiffe portée par les paysans alors que les citadins portaient davantage le tarbouche ottoman, un couvre-chef en feutre rouge.
C’est au début du XXe siècle qu’il devient un symbole politique avec la structuration du nationalisme palestinien dans les années 1920-1930 et surtout durant la Grande Révolte de 1936-1939. Ce nationalisme palestinien s’oppose à la fois aux autorités mandataires britanniques et à la colonisation sioniste en vue de la création d’un « foyer national juif » (déclaration Balfour 1917) qui s’accompagne d’acquisitions de terres agricoles par des immigrés juifs, d’expulsions de paysans palestiniens et de la constitution de milices sionistes armées.
Une série d’émeutes a lieu à partir des années 1920 dans plusieurs localités palestiniennes : émeutes de Nabi Moussa (1920), de Jaffa (1921), au Mur Occidental et dans plusieurs autres localités (1929 et 1933). Le 20 novembre 1935, Izz al-Din al-Qassam [2], leader nationaliste arabe originaire de Syrie et initiateur de la lutte armée contre l’occupation britannique et le projet sioniste, est tué lors d’un siège de l’armée britannique dans la région de Jénine. Il devient en l’espace de quelques jours « un héros national dont les exploits sont vantés dans la presse, les mosquées, les récits populaires et les poésies ».[3]. Sa mort entraine une grande manifestation lors de ses funérailles à Haïfa le 21 novembre, des symboles de la domination britannique et des postes de police sont attaqués par la foule. Une série d’actions violentes contre des juifs et des étrangers, et leurs représailles aboutissent à l’appel à la Grève Générale en avril 1936, c’est le début de la Grande Révolte ou première intifada (révolte populaire)[4].
Craignant d’être dépassées par un mouvement essentiellement populaire et paysan, les élites politiques palestiniennes forment le Haut Comité Arabe présidé par le grand mufti de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini. Le Comité fournit quelques armes et de l’argent aux révoltés, mais se tient plutôt à distance des violences par peur d’être déclaré illégal par les autorités britanniques. Les combattants, essentiellement des paysans, se cachent alors le visage avec leur keffieh mais restaient facilement identifiables par l’armée britannique. À la fin aout, les chefs rebelles palestiniens appellent à l’abandon du tarbouche et à l’adoption par tous les hommes du keffieh afin de permettre aux combattants de se fondre dans la masse. Derrière des considérations militaires, c’est la naissance d’un symbole de résistance qui « achève la définition de l’identité palestinienne en termes de terres et de paysans, et montre l’éclipse de la jeunesse éduquée, qui se trouve maintenant dépendante d’un mouvement d’essence paysanne »[5].
Le drapeau palestinien
À la même période, le drapeau palestinien inspiré des couleurs panarabes du drapeau de la Révolte Arabe de 1916-1918 contre l’empire ottoman, (triangle rouge, bandes noirs, blanches et vertes, couleurs associées aux grandes tribus arabes), fait son apparition. Une variante, utilisée notamment à Jérusalem, arbore une croix et un croissant blancs à l’intérieur du triangle rouge, « signe que le nationalisme palestinien des années 1930 est encore puissamment interconfessionnel »[6]. Cette variante témoigne aussi de l’implication des élites chrétiennes dans le mouvement nationaliste avant d’en être progressivement écartées. Le resserrement social et identitaire qui suit s’accompagne de l’obligation du port du voile pour les femmes de paysans et de l’imposition du vendredi comme jour chômé [7]. Le drapeau palestinien, débarrassé de ces symboles religieux, est adopté en 1948 par le Haut Comité Arabe, par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) en 1964 et enfin par l’Autorité Palestinienne en 1998.
Conclusion
Keffieh et drapeau palestinien, symboles de la nation palestinienne depuis le début du XXe siècle, ont aujourd’hui une signification qui dépasse largement la Palestine et le Moyen-Orient. Arborés fièrement à travers le monde entier lors de manifestations propalestiniennes, de mouvements sociaux, dans les universités ou les stades de football, ils représentent non seulement la cause palestinienne et son droit à l’autodétermination, mais aussi la lutte contre l’oppression et l’impérialisme. Interdits dans certains pays ou événements, sujets de controverses, ils reflètent également la complexité du conflit israélo-palestinien et son impact à l’international.
Pour en savoir plus sur le projet « Mille et un visages de Jérusalem », consultez notre page dédiée.
Notes
[1] L’expression apparait dans la première moitié du XIXe siècle dans les cercles évangélistes chrétiens anglo-saxons prônant le retour de la population juive en Palestine. Elle est ensuite reprise par le mouvement sioniste et notamment Israel Zangwill pour justifier la colonisation juive de la Palestine.
[2] Son nom a été récupéré par la branche armée du Hamas : les brigades Izz al-Din al-Qassam.
[3] LAURENS Henry, La Question de Palestine, tome deuxième, 1922-1947, Une mission sacrée de civilisation, Fayard, 2002, p.298.
[4] Dans la chronologie occidentale la première intifada est celle de 1987.
[5] LAURENS Henry, La Question de Palestine, tome deuxième, 1922-1947, Une mission sacrée de civilisation, Fayard, 2002, p.396.
[6] LEMIRE Vincent, SNÉGAROFF Thomas, Israël / Palestine, anatomie d’un conflit, Les Arènes, Paris, 2024, p.45.
[7] LAURENS Henry, La Question de Palestine, tome deuxième, 1922-1947, Une mission sacrée de civilisation, Fayard, 2002, p.396.

Source Pharos