L’Église du Saint-Sépulcre de Jérusalem – Histoire d’un lieu saint partagé
L’église du Saint-Sépulcre, également connue sous le nom d’église de la Résurrection, est située au cœur de la vieille ville de Jérusalem. Elle est considérée comme l’un des lieux les plus sacrés du christianisme et constitue le point central du pèlerinage en Terre Sainte. Selon la tradition chrétienne, elle abrite les sites de la crucifixion, de la mise au tombeau et de la résurrection de Jésus-Christ, dernières stations de la « Via Dolorosa [1] ». Depuis sa construction initiale au IVe siècle, l’église a connu de nombreuses transformations, destructions et reconstructions. Ce lieu unique est aujourd’hui le théâtre d’un partage complexe entre six communautés chrétiennes. Il est régi par un arrangement historique appelé le « Statu quo ».

Vue actuelle du Saint-Sépulcre, Jérusalem
Une histoire plurimillénaire
Origines
Selon la tradition, les chrétiens ont construit l’église du Saint-Sépulcre sur le lieu présumé du Golgotha (Calvaire). C’est une colline à l’extérieur des remparts de la Jérusalem antique où les Romains crucifiaient les condamnés à mort. Le site est utilisé comme carrière de pierre du VIIIe siècle au Ier siècle av. J-C. Par la suite, certaines excavations le long de la colline servent de grottes sépulcrales et la carrière est comblée pour la rendre cultivable puis constructible. Des fouilles archéologiques récentes ont permis d’identifier des structures d’un complexe romain dont une portion d’un mur correspondait à celui d’un temple païen datant de l’empereur Hadrien (117-138) et d’Aelia Capitolina.[2]

Le site de la crucifixion et du tombeau du Christ d’après la tradition chrétienne
Période romaine
Au IVe siècle, l’Empereur Constantin fait raser le sanctuaire qui connaît d’importantes modifications géologiques. Il accueille alors un vaste ensemble chrétien comprenant une rotonde appelée alors « Anastasis » (résurrection) avec au centre le tombeau du Christ, une grande basilique (martyrium) et un atrium. Il devient rapidement un centre de pèlerinage majeur. Au fil des siècles, l’ensemble connaît de nombreuses modifications. Les Perses détruisent partiellement la rotonde en 614. Elle sera reconstruite vers 630.
Les conquêtes musulmanes du VIIᵉ siècle épargnent la basilique, mais plusieurs séismes (746 et 810) et incendies (841 et 938) la frappent avant que le calife fatimide al-Hakim ne la dévaste totalement en 1009. L’empereur Constantin IX Monomaque (1042-1055) fait aboutir les accords obtenus par ses prédécesseurs et restaure la Rotonde de l’Anastasis vers 1048. Elle est désormais le centre de l’église et l’unique basilique du complexe.
À leur arrivée en 1099, les croisés découvrent ainsi un modeste édifice à l’emplacement du Sépulcre ainsi que plusieurs petites chapelles. Ils bâtissent autour de la rotonde un ensemble d’inspiration romane proche de sa forme actuelle et adapté à la liturgie latine. Ils unifient les différents sanctuaires (tombeau du Christ, Golgotha, chapelle de l’invention de la croix, …) sous la même église, ajoutent coupoles et galeries ainsi qu’un cloître. Le Saint-Sépulcre, l’un des buts majeurs de la première croisade prêchée par Urbain II (1095), devient alors le centre spirituel du royaume latin de Jérusalem ainsi que le siège du Patriarcat Latin et des couronnements des rois croisés. Ils consacrent l’église en 1149, cinquante ans après la prise de Jérusalem.

Le Saint-Sépulcre au cours des âges (© Raffaella Zardoni/ATS Pro Terra Sancta)
Le Statu quo, un partage religieux fragile
Après la chute du royaume latin de Jérusalem en 1187, les musulmans reprennent le contrôle de la Ville Sainte. Contrairement aux destructions précédentes, l’édifice n’est plus menacé. Les autorités musulmanes tirent profit de l’importance du sanctuaire pour les chrétiens, gèrent l’accès au Saint-Sépulcre et laissent les différentes confessions chrétiennes pratiquer leur culte dans les lieux saints. Ainsi, depuis des siècles, deux familles musulmanes partagent la garde des clés de l’église (les Joudeh) et assurent son ouverture et sa fermeture (les Nusseibeh) : « deux charges distinctes et complémentaires qui à l’origine ont été instituées pour neutraliser les disputes entre les communautés chrétiennes qui avaient la garde du tombeau du Christ ».
Origines du « Statu quo »
Les Grecs orthodoxes, Latins, Arméniens, Coptes, Éthiopiens, Syriaques et Géorgiens livrent une bataille acharnée pour contrôler l’église et revendiquer divers droits d’usage. Les trois premières communautés partagent l’essentiel du bâtiment, les firmans ottomans redessinant continuellement les rapports de force dans les lieux saints chrétiens [3]. Les rivalités entre les puissances occidentales s’intensifient au XIXe siècle et alimentent les tensions.
Ce système évolue jusqu’à devenir, en 1852, un cadre rigide et juridiquement reconnu. Sous la pression russe, le « Statu quo » décrété par le sultan Abdülmecid Ier fixe les droits des différentes communautés chrétiennes au sein du Saint-Sépulcre en s’appuyant sur les firmans antérieurs dont celui de 1757 bien plus favorable aux Grecs orthodoxes. Ce système très strict régit l’utilisation de chaque espace, les horaires de prière, les processions, et même les travaux de rénovation. Toute modification exige le consentement unanime des parties concernées et entraîne des tensions régulières. Ces dispositions concernent en plus de l’église du Saint-Sépulcre, les autres principaux lieux chrétiens de Terre Sainte comme l’église de la Nativité à Bethléem ainsi que le tombeau de la Vierge ou la chapelle de l’Ascension à Jérusalem.
Répartition des communautés
Les Grecs orthodoxes, communauté majoritaire, contrôlent la majeure partie du Saint-Sépulcre, y compris l’édicule abritant le tombeau du Christ. Les Franciscains, représentants de l’Église catholique romaine, disposent de plusieurs chapelles dont celle de la Crucifixion et celle de l’Apparition tandis que les Arméniens, deuxième groupe en importance après les Grecs orthodoxes, possèdent aussi plusieurs chapelles dont celle de Sainte-Hélène. Les Coptes et Syriaques se partagent quelques petites chapelles et autels secondaires tandis que les Éthiopiens disposent d’un espace très restreint principalement sur le toit de la chapelle Sainte-Hélène. Les Géorgiens quant à eux se sont retirés au XVIIe siècle.

Plan de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem par Ermete Pierotti, 1881
Pour en savoir plus sur le projet « Mille et un visages de Jérusalem », consultez notre page dédiée.
Les défis de la coexistence
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec l’intérêt renouvelé des puissances européennes pour la Terre Sainte, la question des Lieux Saints est aussi une menace pour la paix. Elle est notamment une des causes de la guerre de Crimée en 1853-1856 qui oppose la Russie à une coalition formée de l’Empire ottoman, de la France, du Royaume-Uni et du royaume de Sardaigne [4] . Malgré la défaite de la Russie, le traité de Paris de 1856 [5] confirme le Statu quo, déclaré inviolable dans l’article 62 du traité de Berlin en 1878.
Le caractère figé du Statu quo, confirmé tour à tour par les Britanniques, les Jordaniens puis les Israéliens, a permis d’éviter une mainmise exclusive sur le site. Il entraîne aussi des blocages voire de véritables pugilats entre moines de différentes communautés pour des motifs aussi dérisoires que le nettoyage d’une marche (1902), le déplacement d’une chaise (2002) ou une porte laissée entrouverte (2004). Le plus célèbre symbole de cette situation est une échelle en bois figée depuis le XVIIIe siècle sur une corniche de la façade du Saint-Sépulcre que personne ne peut retirer sans enfreindre le Statu quo.

L’« échelle inamovible » située sous l’une des fenêtres de la façade du Saint-Sépulcre

Église du Saint-Sépulcre, Felice Beato, 1857
Au bord de la ruine
De manière pratique, l’absence d’accord a parfois retardé des réparations urgentes pendant des décennies. En 1808, l’édicule et la coupole principale s’effondrent partiellement à la suite d’un incendie. En raison des guerres napoléoniennes en Europe, les franciscains n’obtiennent ni les fonds, ni l’accord des ottomans nécessaires à la restauration. La Russie, protectrice de l’orthodoxie, obtient quant à elle cette permission au nom des Grecs orthodoxes. La Rotonde et l’extérieur de l’édicule sont alors reconstruits hâtivement entre 1809 et 1810. Ces constructions jugées structurellement fragiles menacent ruine à plusieurs reprises.
Vers 1863, les fissures deviennent si inquiétantes que les autorités ottomanes menacent de fermer l’église. Les grandes puissances européennes entreprennent des travaux entre 1866 et 1868 après de longues négociations entre les différentes communautés religieuses. Les Ottomans supervisent les travaux pour éviter tout conflit confessionnel. Bien que le financement soit partagé, les Grecs orthodoxes en assurent l’exécution principale et consolident ainsi leur rôle prépondérant. La restauration se veut « neutre » afin de ne pas favoriser une communauté par un style trop marqué.

Coupole actuelle
Des accords qui mènent à des rénovations
Si les catastrophes naturelles et les incendies ont forcé les différentes communautés à s’entendre, il faut attendre les années 1960 pour que débutent les réparations et les fouilles archéologiques. Le séisme de 1927 menace à nouveau l’édifice. Pour préserver le monument, les Britanniques installent des poutres d’acier dans l’Édicule, en attendant un accord entre les communautés — accord qui ne surviendra que 90 ans plus tard.
Ces dernières années, malgré la persistance de désaccords, notamment lors des grandes fêtes religieuses, les relations entre les communautés chrétiennes se sont apaisées. Cette amélioration est due à une collaboration œcuménique, un dialogue interculturel et interreligieux, ainsi qu’à la nécessité d’unir leurs efforts face aux autorités israéliennes.
Plus récemment, les principales communautés ont conclu un accord historique. C’est la rénovation de l’Édicule (2016-2017) et les fouilles archéologiques liées au remplacement du pavement du sol de l’église (2022-2025) qui concrétisent plusieurs décennies de dialogue.
Conclusion
L’Église du Saint-Sépulcre est bien plus qu’un monument religieux : elle est le témoin vivant d’une histoire spirituelle, politique et communautaire complexe. Son partage entre six communautés chrétiennes incarne les défis, mais aussi les possibilités de cohabitation entre différentes traditions. Le Statu quo peut paraître rigide. Néanmoins il garantit la présence et la continuité de multiples voix chrétiennes en ce lieu hautement symbolique. Le Saint-Sépulcre montre que, malgré les conflits, le partage d’un lieu sacré demeure possible lorsque la foi, le respect et la mémoire s’unissent dans un espace commun.
Notes
[1] D’après la tradition chrétienne, la Via Dolorosa ou Voie Douloureuse est le chemin qu’aurait emprunté le Christ entre le lieu de sa condamnation par Ponce Pilate et celui de sa crucifixion. Le nombre et la localisation des différentes stations a fluctué au cours des siècles. Il ne se fixent que dans la seconde moitié du XIXe siècle. Aujourd’hui, 14 stations constituent le parcours, et les cinq dernières se trouvent à l’intérieur du Saint-Sépulcre.
[2] Nom donné à Jérusalem par l’empereur Hadrien.
[3] BONNAUD Giles, Sanctuaires chrétiens en Palestine ottomane, La France et les origines du Statu quo à Jérusalem, Éditions Fenêtres, Paris, 2025.
[4] Voir : HOUTTMAN Alain, La guerre de Crimée, 1853-1856, Kronos, Éditions SPM, Paris, 1995.
[5] Traité qui met fin à la guerre de Crimée.

Source Pharos